LETTRE DE BALTHAZAR (57)

Des Sanguinaires aux Bouches de Bonifacio

du Vendredi 29 Mai au Jeudi 4 Juin 2015

Les chants corses graves et puissants, teintés de mélancolie, envahissent la place devant l’hôtel de ville d’Aiaciu et les quais de la marina où Balthazar est amarré. Ce Vendredi 29 Mai au soir c’est la fête des pêcheurs ; la foule se serre autour des tentes où se concoctent dans de grandes bassines les plats et soupes de poisson, tentes jouxtant l’estrade sur laquelle quatre solides gaillards chantent leur île et son Histoire.

Ce matin nous nous étions éveillés seuls au mouillage dans le cadre magnifique et sauvage des Sanguinaires. Philippe et Michel n’avaient pu résister à plonger dans l’eau transparente, du vert émeraude caractéristique des fonds de sable de faible profondeur ; mais l’eau encore à 17° rebutait le Capitaine et la majorité de l’équipage. Un court trajet au moteur nous permet après le petit déjeuner de traverser le golfe d’Ajaccio, en passant devant la propriété de l’éternel Tino Rossi, pour rejoindre la marina portant le nom du célèbre chanteur.

On ne vient pas à Ajaccio sans aller visiter le musée du fameux cardinal Fesch. Ce prélat, archevêque de Lyon, Primat des Gaules, nommé par Napoléon, son neveu, grand aumônier de l’Empire et ambassadeur à Rome auprès de Pie VII (il eut Chateaubriand comme secrétaire) était passionné de peintures. Commençant sa collection de tableaux par des rapines alors qu’il accompagnait l’armée d’Italie de Bonaparte il amassa au cours de sa vie, à l’occasion de ventes aux enchères où il ne regardait pas à la dépense, des milliers de tableaux constituant progressivement une des plus riches collections de France. Il en légua une partie à sa ville natale qui l’installa dans un beau bâtiment, un ancien collège religieux.

Très friand d’apparat il collectionne les honneurs : comte, sénateur, prince de l’Empire, chevalier de l’Ordre de l’Eperon d’Or, grand aigle de la Légion d’Honneur, chevalier de la toison d’or par le roi Charles IV d’Espagne…..

Ce personnage et archevêque d’un autre siècle est vénéré ici : avenue Fesch, Lycée Fesch, musée Fesch… à la différence de son Napoléon Bonaparte de neveu pour qui les Ajacciens semblent faire le service minimum, une simple statue de l’Empereur entouré de ses deux frères quelque part dans la ville. Lui reprocheraient-ils de les avoir oubliés ?

A hisser les voiles dès la sortie du port, le temps est toujours splendide ce Samedi alors que nous appareillons en fin de matinée. A tirer des bords au près serré par petite brise de WSW et mer plate pour aller virer le Cap Muro qui ferme au Sud le golfe d’Ajaccio. La petite tour carrée blanche du phare marque sa pointe. Un chaos de gros rochers rougeâtres le prolonge dans la mer, il faut lui donner du tour. Au-dessus les collines sont couvertes de l’épaisse toison verte du maquis.

Après avoir viré le cap le gennaker est envoyé à l’allure portante dans une brise faiblissante pour traverser paisiblement le golfe de Valinco en route pour doubler la pointe d’Eccica puis le cap Sénétose. Laissant le petit port de Tizzano sur bâbord l’ancre plonge dans l’anse de Roccapina. Cette anse aux eaux transparentes, égayées par quelques têtes de roche, est ourlée par une très belle plage de sable blanc en bordure d’un bois de pins. Là-haut, sur la pointe qui l’abrite à l’Ouest, une belle tour génoise nous domine, dorée par la lumière du couchant. Un peu en retrait sur le faîte de cette même pointe le fameux Lion de Rocappina, gros rocher de granit à la tête apparemment couronnée, se détache dans le ciel. Pas une construction à l’horizon, ce site préservé est simplement magnifique.

Bravo les Corses qui ont su préserver toute cette côte, du Cap Muro à Bonifacio en lui conservant son caractère sauvage. Que notre côte d’Azur massacrée devait être belle au XIXième siècle.

Dimanche 31 Mai. Un sentier raide escalade en lacets la pointe en disparaissant sous le maquis boisé. A l’approche de la crête il contourne habilement quelques gros blocs de granit rose pour nous amener au pied de l’imposante tour génoise. Un pan de mur écroulé nous permet d’observer une salle unique d’habitation, dominée par une large voûte circulaire, noircie par les feux, supportant la terrasse d’observation à laquelle un raide escalier intérieur de pierre donne accès. Rêvons un peu en imaginant la vie de ces guetteurs qui se relayaient en permanence, comme des gardiens de phare, dans ces sites sauvages et ventés dominant la mer, pour donner aux villages éloignés la sécurité d’une veille attentive les préservant de l’arrivée surprise d’un agresseur éventuel. De notre superbe poste d’observation nous pouvons apprécié toutes les nuances du bleu au vert émeraude des golfes de Roccapina et de Mortoli. Au large une petite houle frange d’écume blanche le semis de roches du plateau des Moines et des écueils d’Olmeto. Une haute tourelle aux couleurs d’une cardinale balise au Sud ces dangers.

Après le déjeuner descente au portant par faible brise en traversant la baie de Figari pour doubler le cap de Feno, cap rocheux rougeâtre et aride. Bonifacio est en vue et c’est surprenant d’observer comme nous le fait remarquer Philippe le passage soudain du granit rose de cette côte au calcaire blanc du site de Bonifacio, fantaisie et surprise d’une géologie compliquée. Ce calcaire très tendre et friable permet à la mer de creuser des grottes impressionnantes comme celle du Sdragonato que nous approchons et dans laquelle s’engouffrent les vedettes chargées de touristes.

Pénétrons à vitesse lente dans cet étroit repaire de pirates du Fazzuolo, petite anse dont un mamelon occupe le centre juste avant le petit phare de la Madonetta marquant la passe d’entrée encore invisible de la profonde calanque de Bonifacio. Lieu de mouillage sauvage, avec les collines de pierres blanche recouvertes de maquis malheureusement inconfortable ce soir car la brise de SW y fait entrer directement un clapot. Sortie en marche arrière de cette calanque étroite et à virer la Madonetta pour embouquer la passe d’entrée de Bonifacio. Celle-ci ne se découvre qu’à la dernière minute, dans une faille étroite découpant les hautes falaises blanches striées par l’érosion éolienne au bord desquelles la petite cité de Bonifacio est audacieusement construite.

Anne-Marie et moi retrouvons toujours avec plaisir ce site exceptionnel de Bonifacio où nous sommes venus à peu près à chaque décennie. La dernière fois d’ailleurs, c’était avec Marines, Anne-Marie avait fait une expérience fort sympathique ; entrant dans la minuscule boucherie au pied des escaliers montant à la citadelle elle bavarde avec le boucher qui lui sert la viande, lui disant qu’elle était déjà venue chez lui il y a une petite dizaine d’années. Alors le boucher alla discrètement décrocher un saucisson corse et le déposa sur le paquet en déclarant avec un bon accent corse : « et çà c’est pour la fidéli ».

Aujourd’hui Philippe ému nous raconte son enfance et sa jeunesse lorsqu’il venait ici passer ses vacances chez son grand Père et sa Grand-mère. Là en entrant sur bâbord dans la passe j’ai appris à nager dans les calanques d’Aranella et de la Catena. Mon Grand Père m’y emmenait et tirait sa barque sur la grève. Derrière la plage il possédait un petit terrain potager où il cultivait des légumes frais délicieux. En montant en fin d’après-midi dans la vieille ville il nous montre le croisement de deux ruelles, près du Petit Bazar, d’où il apercevait sa Mémé penchée au balcon guettant son arrivée. Il a conservé cet appartement familial où il revient de temps à autre au pays. En bas des escaliers, sur le port, la petite boucherie est toujours là, évidemment c’est son cousin, le petit Bazar dans la ville haute aussi. Souvenirs, souvenirs…

Lundi soir, après une visite guidée par lui de la vieille cité il nous invite, à frais partagés par le capitaine qui tient à ne pas rompre la tradition du bord qui est d’offrir un dîner soigné dans un bon restaurant, aux équipiers quittant le bord. C’est dans un excellent restaurant corse, sélectionné régulièrement par Gault et Millau, l’Archivolto, blotti dans une petite rue éponyme, que nous fêtons ces retrouvailles ainsi que le départ de quatre équipiers : la capitaine, Philippe, Michel et Claude. Repas excellent servi sous le contrôle d’une patronne sympathique qui visiblement connaît bien Philippe, son proche voisin.

C’est non loin de là que l’autre bon restaurant de la vieille ville réunissait au premier étage il y a une dizaine d’années l’équipage de Marines , Jean et Evelyne, Michel des cannes à pêche et Miss Punique, le et la capitaine, autour d’un excellent Denti commandé à l’avance.

Un vaste domaine de 160 hectares de vignes recouvrant les belles collines arrondies qui environnent Aleria, une ferme et une grande coopérative agricole, une grande maison de maître sous les frondaisons de grands platanes et pins, à une encablure de la plage, face à la mer orientale : c’est là, dans la belle et haute maison ancienne héritée de ses parents que Marie-Noëlle, femme de Michel, nous accueille ce Mardi 2 Juin. Energique, très attachée à son pays et à ses racines elle a repris le flambeau et restaure cette vaste maison en vivant là une bonne partie de l’année.

Apéritif autour d’une excellente charcuterie corse sur la terrasse puis déjeuner de poisson sous les canisses d’un très agréable restaurant de bord de plage installé sur le domaine. L’après midi Marie Noëlle nous emmène visiter le très ancien bourg d’Aléria construit sur une butte dominant les méandres de la rivière Tavignano. On aperçoit un peu plus loin l’étang circulaire communiquant avec la mer où les romains abritait un détachement de leur flotte de Misène ; aujourd’hui on y élève des moules. Les Romains s’étaient en effet emparé de la Corse et d’Aléria en 259 avant J-C. La valeur stratégique du site, en face de Rome et sa position dans la mer Thyrrénienne, leur permettaient de contrôler les voyages entre l’Italie et la Narbonnaise. Aleria, ancien établissement grec, deviendra la capitale romaine de l’île et le restera durant toute l’Antiquité, jusqu’à sa destruction par les Vandales, encore eux, en 420 après J-C. Un musée installé dans un vieux château moyenâgeux du Seigneur di Matra rassemble une riche collection de cratères étrusques et du Latium superbement décorés, des amulettes puniques en pâte de verre, des Rhytons à tête de chien, de fibules, de très vieux glaives, d’amphores… Marie-Noëlle nous explique que les champs sont jonchés, dès que l’on creuse, de tous ces objets, et que certains habitants en ont fait (en font encore ?) un commerce illégal. Sur le sommet de la colline des fouilles archéologiques ont mis à jour le cœur de la ville ancienne. Un grand Merci Marie-Noëlle pour ton accueil chaleureux et pour cette plongée dans la Corse Romaine.

Mercredi 3 Juin. Le capitaine qui en a marre de manger du jambon plastique sans sel acheté par Nicole au Casino escalade à grands pas les escaliers de la Citadelle pour faire le plein de l’excellente charcuterie corse. Philippe m’avait montré la veille la petite boutique où je la trouverai. Arrivé un peu tôt, à 8h45, je trouve le rideau métallique baissé et vais faire un petit tour à la vieille (XIV et XVième siècle) église Santa Maria, dotée d’un beau clocher de pierre sobrement ouvragé. Un assez grand patio couvert entouré de bancs de pierre donne accès à l’entrée. C’est là que les anciens se réunissaient pour discuter des affaires de la cité. A 9h une femme arrive et ouvre le magasin. Me demandant si je suis là pour acheter ( ?) je lui indique qu’effectivement je suis à la recherche d’une bonne charcuterie corse pour avitailler un bateau. Mais Monsieur, il me faut bien une demi-heure pour préparer la boutique (les lonzos, coppas, jambons et autres saucissons appétissant étaient déjà pourtant suspendus prêts à être décrochés). Mais Madame nous appareillons en bateau et je ne puis attendre ce temps là. Revenez donc dans une dizaine de minutes. A 9h10 je suis là, la porte est fermée (il n’y avait bien entendu aucun horaire affiché ni sur le rideau ni sur la vitrine) et la pimbêche s’active tout doucement à déplacer quelques bricoles d’un endroit à un autre. J’attends devant la vitrine et la pression monte. A 9h12, la garce ne s’intéressant toujours pas à l’acheteur que je suis, je me tire en maugréant des noms d’oiseaux à son encontre. Elle me rappelle typiquement certains commerçants du Briançonnais que vous dérangez quand vous entrez dans leur magasin et qui vous donne l’impression de vous faire une faveur en vous servant.

Cela a le don de me mettre dans une sourde colère d’autant plus que souvent ces gens de sale caractère ont de bons produits (ce qui justifie peut-être leur conviction de faire une faveur au client). Colère attisée aujourd’hui où il n’y a à bord que du plastique sans sel que Nicole appelle abusivement jambon !

Je dévale de la citadelle et me rabats sur la valeur sûre de la petite boucherie en bas des escaliers. Le jeune boucher très sympathique me prépare soigneusement un gros gigot devant lequel j’ai craqué. Deux tranches épaisses d’entrecôte, un lonzo et une coppa appétissants complète mon achat ; voilà qui permettra de tenir jusqu’à la bonne charcuterie italienne que nous (je, Nicole est disqualifiée pour ces achats ! Du jambon régime au lieu de ces merveilles !!) trouverons bientôt au pied de la botte.

Lavage du bateau, plein d’eau et complément de plein gasoil faits, Balthazar appareille pour les Lavezzi en fin de matinée par grand beau temps toujours.

A hisser les voiles dès la sortie des falaises, une petite brise nous emmène en douceur, au portant vers notre but.

14h. Mouillage de Balthazar dans la cala Lazarina, dans une eau transparente comme une piscine. Nicole : Jean-Pierre pourquoi restes tu dans l’entrée, juste sous la protection des récifs débordant la pointe surmontée de la pyramide de La Sémillante ? Parce que j’ai là les conditions idéales, pour faire les premières mesures du projet Eole. Une bonne brise thermique régulière, sans rafales, un clapot réduit, vont me permettre de faire correctement les premières mesures de fardage de Balthazar.

Qu’est-ce que c’est que cette affaire ? En participant à des forums, notamment STW, sur lesquels les marins échangent leur expérience (c’est très enrichissant) je me suis rendu compte que beaucoup, y compris les chevronnés avaient des idées toutes faites sur leur ligne de mouillage, certains avec les idées souvent fausses qui circulent dans les livres et revues.

Je me suis alors amusé à réfléchir au fonctionnement réel d’une ligne de mouillage et à mettre au point un simulateur donnant tous les paramètres de la réponse de la ligne (traction sur l’ancre, longueur de chaîne, angle de la chaîne sur le fond, angle au davier, longueur d’amortisseur textile, dimensionnement d’amortisseur élastomère…) à une rafale introduisant les charges dynamiques (les mouvements du bateau). J’ai ressorti à cette occasion, non sans une certaine émotion, mon formulaire de Math Sup et ai révisé notamment le calcul intégral avec changement de variables. Tout cela vaut bien un Sudoku.

Quelques 20.000 lignes plus tard et avec l’aide d’Hubert, mathématicien de haut niveau (réussir l’X et Normale Sup à 18 ans n’est pas donné à tout le monde) mon tableur Excel permet de tordre le coup à beaucoup d’idées fausses que je partageais pour quelques unes d’entre elles car l’intuition ne permet pas de prévoir correctement le comportement de sa ligne de mouillage qui dépend d’un grand nombre de paramètres jouant dans des sens opposés. En outre comment avoir une idée de l’énergie potentielle stockée pa la chaîne en forme de chaînette, comment se compare-t-elle à l’énergié élastique des maillons ou celle de l’amortisseur, combien d’énergie absorbe la proue qui s’enfonce sous l’effet de la traction de la ligne….Seul le calcul permet d’apporter la bonne réponse.

Ceux que cela intéresse pourront lire sur mon site artimon1.free.fr l’introduction du tableur qui résume l’essentiel puis pourront jouer avec la feuille de synthèse pour simuler les différents scenarii de vents et de mouillages permettant de calculer enfin autrement qu’au doigt mouillé sa ligne de mouillage. Pour Balthazar je sais par le calcul et j’ai pu vérifier que le dimensionnement de ma ligne de mouillage incluant un amortisseur textile à plat pont permet d’étaler en sécurité des vents établis de 40 nœuds avec rafales à 60 nœuds par fonds de bonne tenue.

J’ai acquis une bonne confiance dans les résultats fournis par le tableur qui rend bien compte des observations que l’on peut faire dans nos mouillages. Mais seules des mesures in situ permettront de le valider et d’évaluer sa précision. Celle-ci pourra d’ailleurs être améliorée car la plus grosse imprécision (voir dans le tableur l’analyse de la précision) provient de l’incertitude sur la connaissance des fardages réels de nos voiliers. Je pourrai donc corriger les fardages théoriques que j’ai retenus.

JP (Jean-Pierre Merle, excellent ingénieur de Sup Elec, ancien des missiles tactiques de l’Aérospatiale) a mis au point, à l’aide d’un microprocesseur et de la programmation qu’il a faite, un traitement des mesures de la direction du vent et de sa force extraites du message NMEA de la centrale de navigation et, simultanément des mesures effectuées par un capteur de forces (0-5 tonnes) à jauges de contraintes installé sur la ligne de mouillage derrière l’amortisseur à plat pont. Le pilotage du microprocesseur se fait depuis le PC de bord qui peut lire, enregistrer et traiter sur fichier Excel les résultats de ces enregistrements. Il est venu spécialement à l’Estaque pour finaliser la mise au point et compenser le faux zéro.

Premières mesures donc au pied de la pyramide par une bonne brise stable d’environ 17 nœuds. Mais pour commencer me voilà suspendu à mon baudrier en bout de bôme pour mesurer avec mon poids corrigé de celui du baudrier et de ma liquette le zéro de la mesure de tension.

Les mesures dans ces conditions sont très stables et donnent pile poil le fardage théorique retenu dans mon tableur et la traction sur l’ancre égale dans ce cas au fardage puisque le bateau ne bouge pratiquement pas (les tensions statiques et dynamiques sont égales dans ce cas là, mais quand les rafales surviennent les tractions sur l’ancre générées par les charges dynamiques peuvent doubler ou tripler la charge statique induite par le fardage, comme le montre le tableur).

C’est le début d’une longue campagne de mesures (je prévois un an) car il va falloir les effectuer dans un grand nombre de cas différents (profondeur, vents avec plus ou moins de rafales, longueur de ligne, amortisseur ou non….).

Ce sera à ma connaissance le premier calculateur de mouillage (il y en a pour les plateformes pétrolières mais c’est une autre affaire) pour nos bateaux de plaisance validé expérimentalement. Voilà, c’est Eole.

Nicole assiste médusée à ces excentricités d’ingénieur puis à la fin me suggère de relever la dérive pour aller mouiller dans la piscine émeraude et en eau plate qui la fascine, derrière les récifs qui encombrent la cala Lazarina et devant la petite plage blanche. Nous voilà, au chausse pied, dans un mouillage de rêve.

Les gros blocs arrondis de granit se colorent au couchant. Silence de la fin d’après-midi, après que la chaleur (modérée encore en ce début Juin) soit tombée, en compagnie de quatre bateaux seulement, ce qui est rare dans ce mouillage exceptionnel. Le zodiac nous débarque sur la petite plage. Allons rendre hommage aux 300 marins et 450 hommes de troupe que « La Sémillante » transportait de Toulon en Crimée. Prise dans une violente tempête avec des vents d’Ouest accélérés par le passage étroit des Bouches entre Corse et Sardaigne, elle vint se fracasser sur ces blocs de granit, en pleine nuit. Il n’y eut aucun survivant. Erreur de navigation ? perte de contrôle du bâtiment par rupture de gouvernail ? Erreur très probable en tous cas du Capitaine qui devait bien réaliser déjà travers aux Sanguinaires que le vent et la mer étaient très violents et qui devait savoir que ce serait bien pire dans les Bouches où il alla malgré tout s’engouffrer de nuit. Pourquoi n’est-il pas aller mouiller dans le bon abri, facile d’accès, du golfe d’Ajaccio en laissant passer le gros de la tempête ? Lourde responsabilité d’avoir entraîné dans ce terrible naufrage tous ces hommes condamnés à une mort atroce, noyés, broyés et fracassés par les rochers contre lesquels les projetaient avec furie des vagues énormes. Leurs pauvres restes reposent là, dans deux petits cimetières séparés, entourés de murs de pierre, dans des tombes anonymes surmontées de croix de pierre.

Un sentier étroit sinuant à travers la lande fleurie de plantes sauvages et autour de blocs de granit tourmentés nous conduit dans la paix du couchant vers la cala Chiesa. Des mouettes crient leur mécontentement d’être dérangées dans leur sanctuaire (nous sommes dans un parc préservé) même si les petits ont déjà quitté leurs nids. Dans l’étroite cala un bateau de pêche est mouillé avec deux amarres portées à terre. Son équipage silencieux attend là l’heure propice à leur travail.

Jeudi 4 Juin. Nous sommes mouillés tête et cul dans l’étroite et superbe cala Lunga qui creuse la côte de l’île Razzoli. Une petite brise nous a permis de franchir en fin de matinée les Bouches et d’atterrir dans l’île la plus au Nord des îles sardes de l’archipel de la Maddalena. Le site est sauvage. Un amas de rochers de granit nous entoure, rougeâtres, beaucoup plus hauts qu’aux Lavezzi, et aux formes fantasmagoriques. Manifestement le granit n’est pas de la même coulée ici.

Ce soir le Capitaine se met en cuisine alors que l’équipage part en zodiac débarquer sur l’île. Voilà le gigot bien aillé, salé, poivré et enfourné. Une délicate odeur de mouton se répand dans le bateau, mouton au parfum du maquis corse qui révélera tout à l’heure toute sa saveur. Cuisson impeccable d’après l’équipage, accompagnement de flageolets et d’un côte de Bourg choisi par Alain, le tout précédé d’un gaspacho excellent soigneusement (il y a de la compétition) préparé par Nicole. Dîner de choix dans le cockpit alors que les roches flamboient au couchant.

Demain nous borderons la grande écoute pour traverser la mer Thyrréniene cap sur les îles Eoliennes et le détroit de Messine.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.

Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez artimon1.free.fr

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre et Anne-Marie (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Michel Glavany, Philippe (Van Oost), Claude Laurendeau jusqu’à Bonifacio puis :

Jean-Pierre, Eckard, Nicole et Alain (Montgaudon) à partir de Bonifacio.